Notre Thèse s’intitule « Lecture visuelle des œuvres d’Hervé Guibert ». Elle propose d’étudier le rapport entre le discours narratif et l’image dans les œuvres d’Hervé Guibert, de façon à cerner les différents aspects dont l’image s’intègre au récit, le nourrit, fait corps avec lui. Elle veut aussi explorer les différentes façons dont le corps de Guibert a été textualisé dans son œuvre.

Dans l’œuvre de cet auteur, les rapports entre texte et image sont explorés dans toute leur complexité, sans réduction de l’abîme qui sépare le domaine visuel du domaine langagier. La réflexion sur l’image photographique hante son écriture dès 1977, année où il inaugure la rubrique de critique photo au Monde qu’il assurera jusqu’en 1985. Parallèlement, il publie, un an après La Chambre claire de Roland Barthes, un recueil de textes à la première personne consacré à la photographie, L’Image fantôme. Quant à sa pratique de photographe, il se définit comme amateur. On verra cependant que dans les clichés du Seul Visage, album publié aux éditions Minuit en 1984 et les clichés de Photographies, album publié aux éditions Gallimard en 1993, le romancier-photographe se veut pudique en exhibant l’image de ses proches, inconnus ou reconnus (de sa mère à Michel Foucault).

Notre travail veut alors penser la question de la marque que l’écriture iconique confère à l’écriture littéraire. A partir de cette problématique se pense toute la question du spectral dans l’image, la photo venant saisir ce qui de l’individu lui échappe, la frontière de soi (cf. L’Image fantôme de Guibert). La photo devient alors un travail sur la captation de ce moment de possible évanouissement de soi ou encore de l’autre. Dans ces conditions, nous nous demandons ce que vient faire l’écriture de l’image, que permet-elle au sujet photographe-écrivain, qu’empêche-t-elle ? Comment penser le fantôme dans l’écriture ? Sous quels différents aspects l’art photographique est-il lié à l’art narratif dans l’œuvre d’Hervé Guibert ? Comment la technique photographique a-t-elle été employée dans son œuvre de fiction ? Comment se laisse-t-elle entrevoir ? Par quels moyens s’instaure la corrélation entre l’art et la littérature dans son œuvre ?

Ce qui est décrit dans l’œuvre de Guibert est souvent une représentation visuelle : une image, une peinture ou une photographie, comment alors le narrateur décrit-il ce qu’il voit ? Comment le détail et la métaphore dans Vice et autres récits de Guibert sont-ils présentés comme visuels ?

Les thèmes que nous étudions, dans notre thèse, sont répartis en trois parties :
  • La première partie « L’image fantôme » est consacrée à l’étude de ce livre.
    Ce texte qui est une sorte de photobiographie, ne peut être lu sans faire appel à l’intertexte, ce que nous ne manquons pas de faire en soulignant les liens entre L’Image fantôme et La Chambre claire, en particulier en ce qui concerne les rapports à la mère, à la lumière et surtout à l’amour.
    Nous nous concentrons sur l’étude de l’image de la mère puisque cette dernière rapproche les deux auteurs, Guibert et Barthes.
    Comment L’Image fantôme revêt le masque barthésien de la mère absente? Comment met-elle en scène cette image essentielle de La Chambre claire : la photographie du jardin d’hiver? Dans L’Image fantôme, Guibert ne publie aucune photographie ; pour beaucoup de photographies décrites, l’image n’a pas trouvé de développement pour des raisons techniques (pas d’appareil disponible, développement raté, etc.) Pourquoi, lors de chaque petite fiction photographique, l’écriture prend-elle le relais de l’image ratée ? («car le texte est le désespoir de l’image, et pire qu’une image floue ou voilée une image fantôme» répond Guibert)
    La photographie chez Hervé Guibert est liée au désir, c’est un désir homoérotique qui s’avoue et qui guide l’aventure photographique de ce texte : les exemples sont bien constants, le plus évident étant la petite séquence "L’homosexualité" où l’allusion à Barthes est évidente : «Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir? si je masquais mon désir, si je lui ôtais son genre, si je le laissais dans le vague, comme d’autres l’ont fait plus ou moins habilement, j’aurais l’impression d’affaiblir mes récits, de les rendre lâches (…) l’image est l’essence du désir, et désexualiser l’image, ce serait la réduire à la théorie.»


  • La deuxième partie « Les liens entre la littérature et les arts visuels » traite de la signification de la photographie et de la peinture dans l’œuvre de Guibert.
    Le grand talent d’Hervé Guibert est d’avoir su, sans insistance théorique, mais avec une acuité de chaque instant, impressionner et réfléchir tout notre rapport au visible. Raison pour laquelle notre étude se concentre sur les liens entre la littérature et les arts visuels. C’est là que se situe le véritable travail d’expérimentation d’Hervé Guibert.
    La pratique du narcissisme chez Hervé Guibert se fait en utilisant divers outils nécessairement liés au regard, afin d’observer l’image de soi.
    Quels sont ces divers éléments et outils caractérisant l’art photographique et pouvant renvoyer l’image du visage ou du corps ? Quels sont ces différents aspects où l’art photographique est intimement lié à l’art narratif ?
    Les livres sur la photographie d’Hervé Guibert n’ont finalement pas transformé l’image en objet d’étude. Ils en ont recherché la faille, découvrant une absence qui donne au monde un aspect fantomatique.
    Comment l’écriture, dans L’Image fantôme et dans d’autres œuvres de Guibert, développe à sa manière ces images fissurées, à la fois présentes et absentes, excessives ou défaillantes, appelées à leur tour au devenir imaginaire, celui de la littérature ?
    Hervé Guibert s’intéresse aussi à la peinture. Nous pouvons dire à ce propos qu’il est un chasseur de tableaux et de peintres. Il voit dans la peinture un espace où la mort peut être déjouée et dans la possession d’une toile le plus sûr moyen de la tromper.
    Ce qui obsède toujours Guibert c’est ce lien entre écriture et art visuel, comment alors écrit-on un livre sur la peinture ?
    Dès lors, nous interrogeons, dans notre thèse, d’abord la relation entre Guibert et la photographie, ensuite la relation entre Guibert et la peinture.

  • La troisième partie « L’œuvre d’Hervé Guibert : une œuvre faite de corps » traite le thème du corps.
    La mise à nu du corps, le corps en tant que ressort narratif est présent dans la totalité de l’œuvre. Ce n’est pas simplement un thème mais le principe générateur de l’œuvre. Dès ses débuts, avec La Mort propagande et L’Image fantôme, on peut mesurer à quel point Guibert était fasciné non seulement par le corps mais par la mise en récit ou mieux la mise en texte de corps, qu’ils soient vivants, morts ou disséqués.
    Ainsi, dans notre thèse, nous montrons d’abord que le vrai corps de Guibert est partout présent dans son œuvre. Il s’agit pourtant non d’un simple corps humain, mais de son corps à lui, de ce corps textualisé qu’il s’est inventé ou plutôt qu’il a passé toute sa vie à s’inventer.
    Comment Hervé Guibert se tourne vers le champ visuel pour croire à la fiction de son moi ? Comment le champ visuel devient son propre spectateur, afin de pallier à l’incapacité de l’écriture à inscrire le moi et à assurer son identité ?
    Guibert nous montre les secrets d’un homme moderne en tant que tel : ses textes contestent la prétendue cohérence du corps masculin, substituant au corps phallique, un corps éclaté et qui est aussi un corps écrit.
    Nous démontrons ensuite que le moi, modifié par le sida, ne peut être couché sur papier qu’avec l’écriture du corps, d’abord celui d’autrui puis le sien propre, arrivant ainsi dans le domaine visuel.
    Nous situons ensuite l’importance du corps dans l’écriture guibertienne. Nous nous promenons dans les lieux du Vice où il est question du corps dans une odeur de mort pour conclure que, puisque vice il y a, ce dernier se trouve notamment dans l’effet de voyeurisme du spectateur/lecteur.
    Nous soulignons la présence de cette thématique corporelle dans Le Seul Visage, Lettres d’Egypte et Mauve le vierge.

Samira Zarki
samar14ma@yahoo.fr